Simone Veil

 

En 2014, j’ai eu l’immense plaisir de remporter le concours d’écriture des Editions SaFée sur le thème « Un Chic Type ». L’année suivante, j’ai accepté d’être la marraine du concours 2015 sur le thème de « Simone Veil », invitant les auteurs à travailler des nouvelles autour du courage, de l’intelligence, de la noblesse des sentiments, de la réconciliation des peuples…

Outre la lecture des textes, je devais moi aussi écrire une nouvelle. Les éditions SaFée ayant finalement fermée en 2015, ce texte n’a jamais quitté mon ordinateur.

Aujourd’hui où nous apprenons la mort de Simone Veil, je le partage avec vous en hommage à cette grande dame qui a tant fait pour la France.

Réconciliation.

 

  • La France a refusé la CED. C’est écrit dans le journal et, si tu veux mon avis, c’est pas trop tôt !
  • Pourquoi ?
  • … Une communauté européenne de défense ? Des militaires français et allemands… Dans la même armée ? Tu es folle. Ça ne fonctionnera jamais. Pas après… Mais tu sais pourquoi ça ne marchera pas !
  • Moi, je sais. Moi j’y étais. Sans pardon, sans amour, sans réconciliation… La guerre recommencera. Alors cette armée mixte. C’est une bonne idée.
  • Mais comment pourrais-tu, toi entre toutes, les pardonner pour ce qu’ils ont fait ?!

La jeune femme resta silencieuse un moment. Sans y penser, elle caressait du bout des doigts son avant-bras. Sous le tissu, le tatouage. Celui qui ne la quitterait plus. Comme ne la quitterait plus l’odeur des corps brûlés, l’horreur des corps décharnés et la déshumanisation de toute une population.

  • Non… Tu as raison. Je ne pardonne pas. Parce que je ne saurais pas qui pardonner. Qui était au courant ? Qui a pensé que ce qu’ils faisaient étaient juste ? Qui les a crus ? Certains mentiront. D’autres diront la vérité. Ils feront semblant d’être horrifiés ou ils le seront réellement, comment être sûr ? Tu ne peux pas savoir et je ne le peux pas plus que toi. Mais en pensant qu’ils étaient tous d’accord, qu’ils pensaient tous pareils, qu’ils étaient tous nos bourreaux… Tu les condamnes comme nous avons été condamnés. Et ce n’est pas juste.

Non. Ce n’était pas juste.  Mais qui pouvait encore croire que la vie était juste après ce qu’elle avait traversé ? Elle, elle y croyait pourtant. Et pour arriver à cette justice il fallait rebâtir. Laisser les ruines derrière eux et créer de nouvelles bases. Un monde plus juste. Pour l’avenir.

 

Les années passèrent et son désir de justice ne faiblit pas. Elle suivit avec intérêt les balbutiements de la Communauté Economique Européenne. Puis l’élargissement. L’Union Européenne. L’intégration de nouveaux états. De plus en plus de pays, d’idées, de nationalités.

La Seconde Guerre Mondiale commença à s’effacer devant d’autres préoccupations. La crise. Le chômage.

Elle avait aimé cette idée d’Europe dès le départ. Alors qu’elle aurait eu toutes les raisons de l’abhorrer. Elle y avait vu un nouvel essor, un envol loin des atrocités qu’elle avait vécu. Pour qu’elles ne se reproduisent jamais plus.

Mais, soixante-ans plus tard, que restait-il de ces belles paroles ?

L’Union Européenne tremblait sur ses fondations. Certains voulaient en sortir et d’autres la portaient aux nues. Les querelles politiques étaient toujours aussi sordides et on crachait allègrement sur qui était différent.

Rien n’avait changé.

Malgré l’horreur vécue il y avait si peu de temps.

Les gens étaient faibles et ils oubliaient. C’était tellement plus facile de ne rien savoir. Ou de faire semblant. Elle ne comprenait pas comment tous ces gens pouvaient rester indifférents autour d’elle. La radio, les journaux, la télé, internet… autant de médias qui débitaient sans arrêt à quel point le monde était cruel. Injuste.

Les gens mourraient toujours. Parce que d’autres gens qui leur étaient pourtant tellement similaires avaient des idées contraires aux leurs. Comme à l’époque. La façon était seulement plus subtile. Moins radicale.

 

Ils semblaient n’avoir rien compris. Ou peut-être n’avaient-ils seulement rien appris… Le passé était enterré. Loin, bien loin. Trop loin ?

Pour le faire resurgir, elle se mit à parler. Elle raconta la peur, l’incompréhension, l’horreur, la douleur. La mort.

Mais jamais elle ne prononça le mot « résignation ». Car il était là, le mal du siècle. Si les gens détournaient les yeux, ce n’était pas forcément par indifférence. Non, c’était parfois parce qu’ils étaient résignés, persuadés que les choses étaient telles qu’elles et qu’aucune de leurs actions ne pourraient rien y changer.

La résignation… C’était cela la mort. C’était abandonner avant même d’avoir essayé. Alors que l’égalité, la fraternité… C’était la vie. Elle ajouta qu’il fallait arrêter de se concentrer sur son nombril et s’intéresser aux autres, à ceux qui souffraient juste là au dehors. Qu’il fallait arrêter les querelles stupides et tendre la main.

Elle était convaincue que ses mots porteraient. Car c’était sa chair, son sang qui se tenaient devant elle et qui l’écoutaient avec attention. Ce qu’elle n’avait pas prévu, c’était le regard clair de la benjamine, la dernière-née, la plus petite. Celle qui comprenait à sa façon et qui, en même temps, ne comprenait pas totalement pourquoi leur arrière-grand-mère leur disait ça, à eux.

  • Donc tu vas te réconcilier avec tonton ?
  • Ce n’est pas la même chose…
  • Pourquoi ?

Du haut de ses quatre-vingt-dix ans, l’aïeule se tut. Elle prônait la paix. Car la paix lui avait fait défaut dans ses jeunes années. Car elle avait vécu la guerre et qu’une fois suffisait amplement. Mais l’enfant avait raison. Elle se passionnait pour le destin du monde, pour les vies de ces milliers de gens qu’elle ne connaissait pas. Car tant de ceux qu’elle connaissait avait péri de la même manière. Dans l’indifférence.

Autour d’elle, la conversation avait dévié, comme pour respecter son silence. Les gamins avaient rallumé consoles et télé, certains avaient sorti un livre et la petite, elle, gardait le regard fixé sur le profil de l’ancienne déportée. Cette dernière ne redressa la tête que lorsque l’un des garçons remarqua :

  • Tiens, ils font un reportage sur Simone Veil ce soir…
  • Ce n’est pas d’elle, la loi sur l’avortement ?
  • Si si.

Ah, Simone Veil. Une grande dame. Elle l’avait connu en tant que Simone Jacob. Il y avait bien longtemps. Elles n’avaient pas pris le même chemin, pas du tout. Même si elles partageaient les mêmes croyances. Celles que le monde ne pouvait que devenir meilleur si les gens se parlaient un peu plus. S’ils cherchaient à se comprendre. Elle l’avait presque oublié. Il fallait toujours commencer là où on pouvait.

Tendant la main à l’enfant qui la contemplait toujours, la vieille femme lui adressa un sourire.

  • Tu as raison. Allons voir ton oncle.

La réconciliation. Elle débutait toujours par de petites choses. Et quoi de plus important que de d’abord chercher à rendre heureux les gens autour de nous ? Pour pouvoir comprendre ensuite les autres  un peu plus. S’ouvrir aux différences pour les gommer sans chercher à ce que notre discours soit considéré meilleur que celui de l’autre. Etre seulement juste.

Pour que, toujours, l’amour succède à la haine.

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2 réflexions sur “Simone Veil

  1. Tu avais fait des recherches particulières sur sa vie? En tout cas, c’était un bon sujet. Et ça l’est toujours. Cette femme était et restera un modèle de courage.

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